Cerisier du Japon : signification, du deuil aux examens

Femme japonaise contemplant les fleurs de cerisier sakura lors du hanami à Kyoto
Un moment de calme sous les cerisiers en fleurs. Le printemps transforme la promenade en tableau poétique.

Que veut dire le cerisier du Japon quand tout un pays guette sa fleur comme un bulletin météo ? Le sakura signifie d’abord une beauté qui ne dure pas : la floraison tient environ 2 semaines. La littérature japonaise en a tiré l’idée d’éphémère, le mono no aware. Le sakura annonce aussi un recommencement : l’année scolaire ouvre en avril. Le reste de l’histoire est plus sombre : des cadavres sous les racines dans une nouvelle de 1928, des pilotes kamikazes en 1944.

D’où vient l’idée que le cerisier symbolise l’éphémère ?

L’idée vient de la poésie de cour : un pétale tombe dans une coupe de saké. Les lettrés en font la fleur de ce qui passe. La chronique Nihon Shoki (720) rapporte l’épisode à propos de l’empereur Richū, au début du Ve siècle. Pour nippon.com, c’est la première mention du sakura dans les textes historiques du pays.

La suite est moins linéaire qu’on ne le lit partout. On répète que le prunier régnait sous Nara (710-794) avant que Heian (794-1185) ne couronne le cerisier. Or le Man’yōshū, l’anthologie poétique du VIIIe siècle, compte 120 poèmes de prunier, derrière les 140 du lespédèze (hagi). Ōishi Yasuo montre dans une étude de 2019, traduite en anglais par l’université Kokugakuin en 2021, que ces poèmes gravitent autour du clan Ōtomo. L’étude rappelle aussi que ume est un mot emprunté au chinois. Le cerisier s’impose bien à l’époque de Heian comme « la fleur » par excellence, tandis que le prunier reste surtout une affaire du cercle des Ōtomo.

Au XVIIIe siècle, le lettré Motoori Norinaga (1730-1801) donne un nom à la sensibilité que ces poèmes cultivent : mono no aware, l’émotion devant les choses qui passent. Une floraison de 2 semaines lui offrait l’exemple parfait. Le bouddhisme y ajoute le mujō, l’impermanence de toute chose, que la chute des pétales rend visible.

Pourquoi associe-t-on le sakura à avril et aux examens ?

Parce que la floraison tombe sur la rentrée. L’année scolaire et l’année fiscale japonaises démarrent en avril. L’office national du tourisme (JNTO) présente le sakura comme l’image du renouveau et du temps qui passe. Les cérémonies d’entrée à l’école ou à l’université se déroulent à cette période.

Le vocabulaire des examens a suivi. Selon l’histoire la plus répandue, des étudiants de l’université Waseda auraient envoyé dans les années 1950 aux candidats de province un télégramme de 2 mots : « sakura saku », les cerisiers fleurissent, pour annoncer une admission. Un refus se disait parfois « sakura chiru », les cerisiers tombent. L’expression a survécu au télégramme.

Pourquoi dit-on qu’il y a des cadavres sous les cerisiers ?

« Il y a des cadavres enterrés sous les cerisiers ! » (Kajii Motojirō, Sakura no ki no shita ni wa, 1928, traduit du japonais)

Kajii (1901-1932), tuberculeux, publie ce texte en 1928 dans la revue Shi to Shiron. Son narrateur trouve la fleur insupportable de perfection, jusqu’à ce qu’il imagine chaque arbre nourri par un cadavre de cheval ou d’homme dont les racines aspirent un liquide cristallin. Une fois l’image posée, il déclare pouvoir enfin regarder la fleur en face (le texte existe en traduction anglaise sur le site du Japan PEN Club). La phrase d’ouverture reste l’une des plus citées à propos du hanami.

Plus de 7 siècles plus tôt, le moine-poète Saigyō (1118-1190) souhaitait déjà mourir sous les fleurs, au printemps, à la pleine lune du deuxième mois, dans un poème du recueil Sankashū que résume un article du Journal of Geography. On raconte qu’il a été exaucé, à un jour près.

Le cerisier est-il un arbre de samouraïs et de kamikazes ?

Oui, tardivement. Le lien entre cerisier et guerrier vient du théâtre du XVIIIe siècle, puis de la propagande de 1944. « Hana wa sakuragi, hito wa bushi » dit : parmi les fleurs le cerisier, parmi les hommes le guerrier. Le proverbe date du Moyen Âge. Ce sont le théâtre de marionnettes puis le kabuki qui l’ont installé : il figure dans Kanadehon Chūshingura, créé à Osaka en 1748. Soit près de 150 ans après Sekigahara (1600). Le guerrier-cerisier est d’abord une image de spectateurs de théâtre, écrite pour un archipel pacifié.

Le XXe siècle a durci l’image. En octobre 1944, les 4 premières sous-unités kamikazes portent les noms Shikishima, Yamato, Asahi et Yamazakura : ils viennent d’un poème de Motoori Norinaga, « si l’on demande l’esprit du Japon, dis les fleurs de cerisier sauvage qui embaument au soleil levant ». L’unité Shikishima frappe le 25 octobre 1944 au large de Samar. L’anthropologue Emiko Ohnuki-Tierney a dépouillé les journaux de ces jeunes pilotes pour Kamikaze, Cherry Blossoms, and Nationalisms (University of Chicago Press, 2002). Selon le résumé de l’éditeur, ces pilotes, nourris de philosophie européenne, y voyaient le symbole d’une beauté douloureuse et de vies tragiquement brèves, loin du devoir de tomber en beaux pétales que la propagande leur prêtait.

Un cerisier peut-il abriter un dieu ?

Une explication ancienne relie l’arbre au calendrier du riz. Au printemps, le kami des rizières descendrait de la montagne et s’installerait dans le cerisier. Une étymologie souvent avancée fait dériver sakura de sa (l’esprit du riz) et de kura (le siège). L’hypothèse reste une hypothèse. Sur le mont Fuji, les sanctuaires Sengen honorent la déesse Konohanasakuya-hime, dont le nom évoque la floraison des arbres et que la tradition associe au cerisier.

Que disent les couleurs et les variétés de cerisiers ?

Le sakura est rose pâle ou blanc. La couleur change pendant la floraison (voir le tableau plus bas). Le Somei-Yoshino, rose très pâle à l’ouverture puis plus blanc, aurait été cultivé sous Edo au village de Somei, aujourd’hui Komagome à Tokyo, selon le JNTO. Tous ces arbres sont des clones greffés, ce qui explique qu’ils fleurissent le même jour dans une même ville. Le séquençage de 46 arbres, publié dans DNA Research en 2024, désigne, parmi 4 arbres du parc d’Ueno, celui qui se rapproche le plus de l’ancêtre de la lignée, sans trancher l’origine exacte.

Cinq variétés de cerisiers japonais et ce qu’elles racontent
Variété Aspect des fleurs Repère de floraison Ce qu’elle raconte
Somei-Yoshino 5 pétales, rose pâle puis presque blanc De la mi-mars à la fin avril selon la région L’arbre des parcs et des cours d’école, planté partout depuis l’ère Meiji
Yamazakura (cerisier sauvage) 5 petits pétales, rose léger, feuilles écloses en même temps Variable selon l’altitude L’arbre du poème de Norinaga, celui d’avant les parcs
Shidare-zakura (pleureur) Branches retombantes, du blanc au rose vif De la fin mars à avril Connu depuis Heian : le Miharu Takizakura, dans la préfecture de Fukushima, est estimé à plus de 1 000 ans
Yaezakura (fleurs doubles) Plus de 5 pétales, jusqu’au jaune pour l’Ukon 2 à 4 semaines après les variétés à 5 pétales Le sakura tardif, quand les Somei-Yoshino ont déjà perdu leurs pétales
Kawazu-zakura Rose soutenu, floraison lente Février à début mars, préfecture de Shizuoka Découvert dans les années 1950, fête annuelle à 1 à 2 millions de visiteurs d’après japan-guide.com

Rose ou blanc ? La couleur bouge pendant la floraison : d’après japan-guide.com, une fleur peut s’ouvrir blanche et rosir en quelques jours. Quelques variétés donnent des fleurs jaunes ou vertes.

Qu’est-ce qu’un cerisier vient faire sur une pièce de 100 yens ?

Sur la pièce de 100 yens, le cerisier remplace depuis 1967 l’épi de riz. La Monnaie du Japon détaille sur sa page des pièces courantes l’histoire de la pièce de 100 yens : un phénix en 1957-1958, un épi de riz de 1959 à 1966, puis le cerisier depuis 1967, quand l’argent a cédé la place au cupronickel. Le hanakotoba, le langage des fleurs japonais, varie d’un éditeur à l’autre : les listes les plus courantes prêtent au sakura la beauté de l’esprit et la femme d’exception.

Où et quand voir des cerisiers au Japon ?

Le sakura suit un calendrier qui court de janvier à mai. En 2026, l’Agence météorologique japonaise relevait la première fleur le 18 janvier à Naha (sur des hikanzakura, l’espèce suivie à Okinawa), le 19 mars à Tokyo et le 18 avril à Sapporo, où la date normale est le 1er mai. Ce front qui remonte du sud vers le nord se nomme sakura zensen. Le Kawazu-zakura de la préfecture de Shizuoka ouvre le bal dès février. Notre calendrier des floraisons au Japon le suit région par région. Le yozakura, cerisier de nuit, prolonge le hanami sous les lanternes d’un parc comme Ueno. Pour la pratique elle-même, voir notre article sur les pique-niques sous les cerisiers.

Trois questions qu’on pose souvent sur le sakura

Le cerisier est-il la fleur nationale du Japon ?

Le Japon n’a pas de fleur nationale officielle. D’après nippon.com, le sakura se dispute le titre avec le chrysanthème, emblème de la famille impériale.

Le cerisier du Japon donne-t-il des cerises ?

Les arbres du hanami sont des variétés ornementales sélectionnées pour leurs fleurs. Leurs fruits sont minuscules et peu comestibles, contrairement au cerisier à cerises d’Europe.

Sakura désigne-t-il l’arbre ou la fleur ?

Les deux. Le mot japonais 桜 nomme le cerisier d’ornement comme sa fleur. Le contexte tranche.

Pourquoi les cerisiers fleurissent-ils plus tôt qu’avant ?

Parce que le climat se réchauffe. Kyoto, 26 mars 2021 : à l’époque, le pic de floraison le plus précoce d’une série qui remonte à 812, le précédent record datant du 27 mars 1409 (les années récentes ont fait aussi précoce). Yasuyuki Aono, de l’université de la préfecture d’Osaka, avait reconstitué cette série à partir de journaux de cour et de chroniques. Une étude de Christidis, Aono et Stott dans Environmental Research Letters (2022) estime que l’influence humaine rend un épisode aussi précoce 15 fois plus probable (fourchette de 7 à 30).

À l’échelle du pays, la date de première floraison a avancé de 1,2 jour par décennie entre 1953 et 2022, rappelle une étude de PLOS ONE de 2025. À Tokyo, la moyenne est passée du 29 mars (1961-1990) au 24 mars (1991-2020), a expliqué Daisuke Sasano, de l’Agence météorologique, au magazine Time en 2024. La série tokyoïte mélange réchauffement global et îlot de chaleur urbain : la capitale s’est réchauffée d’environ 3 °C en un siècle. La courbe zigzague : l’article sur Saigyō cité plus haut conclut que, une fois converti, le calendrier lunaire de sa fin de vie tombait plus tôt que les floraisons actuelles du centre du Japon, signe d’un épisode chaud à la fin du XIIe siècle.