En 2025, 1,94 million de personnes se sont inscrites au JLPT, le test de japonais, record absolu depuis la création de l’examen. La première chose que chacun d’eux a dû apprendre ? Les chiffres. Mais pas seulement les mémoriser : comprendre pourquoi le japonais en possède deux familles entières, pourquoi certains sons s’évitent soigneusement et pourquoi « trois livres » se dit autrement que « trois chats ». Voilà ce que les autres listes de chiffres ne disent pas.
Deux systèmes, une seule langue : kango et wago
Le japonais dispose de 2 systèmes numériques distincts, hérités de deux histoires différentes. Le kango (nombres sino-japonais) arrive de Chine avec l’écriture, autour du 5e siècle. Le wago (nombres natifs japonais) existait déjà. Résultat : deux façons de dire « un », deux façons de dire « cinq » et une règle d’usage qu’il faut connaître dès le début.
Le système kango (ichi, ni, san, shi, go, roku, shichi, hachi, kyuu, juu) domine largement : mathématiques, prix, dates, numéros de téléphone et compteurs spécialisés. C’est le système du chiffre abstrait, du formel, du quotidien. Le système wago (hitotsu, futatsu, mittsu, yottsu, itsutsu, muttsu, nanatsu, yattsu, kokonotsu, too) ne fonctionne que jusqu’à dix et sert à désigner des quantités d’objets courants sans compteur spécifique. Au-delà de dix, le wago disparaît. On bascule sur le kango.
La distinction tient en une ligne : kango pour le chiffre pur ou accompagné d’un compteur, wago pour compter des choses concrètes sans classificateur.
Les chiffres de base et comment les lire
Les deux familles côte à côte, avec la graphie kanji et la prononciation en romaji.
| Chiffre | Kanji | Kango (romaji) | Wago (romaji) |
|---|---|---|---|
| 1 | 一 | ichi | hitotsu |
| 2 | 二 | ni | futatsu |
| 3 | 三 | san | mittsu |
| 4 | 四 | shi / yon | yottsu |
| 5 | 五 | go | itsutsu |
| 6 | 六 | roku | muttsu |
| 7 | 七 | shichi / nana | nanatsu |
| 8 | 八 | hachi | yattsu |
| 9 | 九 | kyuu / ku | kokonotsu |
| 10 | 十 | juu | too |
Le zéro se dit rei (零) en kango ou, bien plus courant dans la vie moderne, simplement zero (ゼロ), emprunté à l’anglais.
Les chiffres qui portent la mort : tabous et alternatives
Le 4, en japonais, peut se lire shi. Or shi (死) signifie aussi « mort ». Personne ne dit shi pour compter des personnes ou en contexte médical. On dit yon. Le 9 a le même problème : ku (苦) veut dire « souffrance ». On dit kyuu. Le 7 possède deux lectures, shichi et nana, mais pour des raisons de clarté phonétique plutôt que de superstition : shichi se confond trop facilement avec ichi à l’oral. On préfère nana.
Ces alternatives ne sont pas des archaïsmes. Les Japonais les appliquent sans y penser. Dans un hôpital, un immeuble ou un parking, les numéros 4 et 9 disparaissent parfois des étages ou des places de stationnement. Ce n’est pas un oubli : c’est de la tétraphobie, l’équivalent de notre treizième étage manquant, mais avec une logique sonore documentée et cohérente.
Former n’importe quel nombre à partir de dix
La logique de construction est limpide. Pour les dizaines, on combine le chiffre avec juu (dix) : 20 = ni-juu, 30 = san-juu, 40 = yon-juu. Pour les dizaines non rondes, on additionne : 34 = san-juu-yon, littéralement « trois-dix-quatre ». Pas d’exception jusqu’à 99.
À partir de 100, c’est hyaku (百). 200 = ni-hyaku, 300 = san-byaku (mutation phonétique), 600 = roppyaku, 800 = happyaku. Ces variations byaku/pyaku/ppyaku sont les seules irrégularités à mémoriser dans les centaines.
À partir de 1 000, c’est sen (千). 2 000 = ni-sen, 3 000 = san-zen (autre mutation). Puis arrive la différence qui déroute le plus les Occidentaux : le japonais n’a pas de mot principal pour « million » ou « milliard ». Il groupe par 10 000, avec le mot man (万). 10 000 = ichi-man. 100 000 = juu-man. 1 000 000 = hyaku-man. 100 000 000 = ichi-oku (億). Les prix immobiliers et les grandes sommes se calculent en man. Un appartement à Tokyo à 5 000 万円 (go-sen man en) ne vaut pas cinq millions de yens : il en vaut cinquante. Erreur classique, conséquences financières réelles.
Les compteurs : comment le japonais classe le monde
Un chiffre japonais ne s’utilise pas seul avec un nom. Entre les deux s’insère un compteur, le classificateur numéral, qui dépend de la nature de l’objet compté. C’est ce mécanisme qui déroute les apprenants occidentaux. Il existerait environ 500 compteurs dans la langue, mais les Japonais eux-mêmes n’en utilisent activement qu’une trentaine au quotidien, selon le recensement de Tofugu. Pour un voyageur, une vingtaine couvre la quasi-totalité des situations.
Les plus utiles à retenir en priorité : 人 (nin) pour les personnes (1 = hitori, 2 = futari, 3+ = san-nin), 本 (hon) pour les objets longs et fins comme les stylos ou les bouteilles (1 = ippon, 3 = sanbon), 枚 (mai) pour les objets plats comme les billets ou les feuilles de papier, 台 (dai) pour les machines et véhicules, 匹 (hiki) pour les petits animaux et 杯 (hai) pour les liquides dans un contenant. Les mutations phonétiques que l’on observe (hon → ippon, hai → ippai) obéissent à des règles liées aux consonnes initiales. Elles s’absorbent avec la pratique, pas avec un tableau.
Le compteur universel : la sortie de secours du wago
Il existe une solution pour qui ne sait plus quel compteur employer. Le système wago (hitotsu, futatsu, mittsu…) permet de compter n’importe quel objet jusqu’à dix sans classificateur. Le suffixe -tsu porte déjà la fonction de compteur. Un Japonais adulte qui hésite sur l’objet inhabituel devant lui utilise le wago. C’est aussi ce que font les enfants avant d’avoir appris les classificateurs spécialisés.
Dans un konbini ou un restaurant, « futatsu, onegaishimasu » (deux, s’il vous plaît) fonctionne dans presque tous les contextes jusqu’à dix. Personne ne vous reprochera la simplicité.
Les chiffres en voyage : ce qu’on entend vraiment
Les prix s’expriment en kango suivi de en (円, yen). 500 yen = go-hyaku en. 1 300 yen = sen san-byaku en. Les étiquettes affichent des chiffres arabes, l’annonce à la caisse suit le kango. Les deux coexistent sans friction.
Au restaurant, « biru futatsu » (deux bières en wago) et « biru ni-hai » (deux bières avec le compteur de liquide) fonctionnent tous les deux. Le second est plus précis. Le premier passe toujours.
Les étages : ikkai (1er), nikai (2e), sangai (3e), yonkai (4e, pas shikai), gokai (5e). Les sous-sols : chika ikkai, chika nikai. Dans certains hôtels japonais, le 4e étage n’existe tout simplement pas.
Les heures : kango suivi de ji (時) pour l’heure et fun/pun (分) pour les minutes. 3h15 = san-ji juu-go-fun. Régulier, sans piège.
Compter les jours du mois : le piège que les listes oublient
Les dates concentrent la plus grosse irrégularité de tout le système. Du 1er au 10 du mois, le japonais garde des lectures héritées du wago, propres au calendrier, qu’aucune logique de construction ne permet de deviner. Il faut les mémoriser telles quelles.
| Jour | Kanji | Lecture (romaji) |
|---|---|---|
| 1er | 一日 | tsuitachi |
| 2 | 二日 | futsuka |
| 3 | 三日 | mikka |
| 4 | 四日 | yokka |
| 5 | 五日 | itsuka |
| 6 | 六日 | muika |
| 7 | 七日 | nanoka |
| 8 | 八日 | youka |
| 9 | 九日 | kokonoka |
| 10 | 十日 | tooka |
À partir du 11, on repasse au kango régulier suivi de nichi (日) : 11 = juuichi-nichi, 15 = juugo-nichi, 25 = nijuugo-nichi. Trois formes résistent quand même : le 14 (juu-yokka) et le 24 (nijuu-yokka) reprennent le yokka du 4, et le 20 possède sa propre lecture, hatsuka (二十日), sans rapport avec le reste. Ce sont les dernières exceptions à retenir avant que le système redevienne parfaitement régulier.
En japonais, les chiffres ont une mémoire longue. Le 4 porte encore la mort, le 9 garde la souffrance. Apprendre à compter, c’est apprendre à lire une culture par ses angles morts. Ensuite, on ne les oublie plus.