Osamu Dazai : qui était l’auteur culte derrière La Déchéance d’un homme

Homme versant une boisson dans un verre au restaurant
Un homme verse une boisson à table, dans une ambiance chaleureuse et rétro.

Pourtant, l’écrivain le plus sombre du Japon moderne grandit dans un manoir de 19 pièces, entouré de domestiques. Rien à voir avec la légende du génie maudit et famélique que la plupart des articles Japon recyclent, ni avec les mêmes cinq spots qu’ils ressassent sur Tokyo. Osamu Dazai, de son vrai nom Shūji Tsushima, est un romancier japonais né en 1909 à Kanagi, dans la préfecture d’Aomori. Il publie La Déchéance d’un homme (Ningen Shikkaku) en 1948, l’année même de son suicide par noyade dans le canal Tamagawa, à 38 ans. 4 tentatives ratées avant celle-ci.

Le manoir de 19 pièces

Le manoir existe toujours. Construit en 1907 par son père Gen’emon Tsushima, en pleine ère Meiji, il compte 19 pièces en bois de hiba d’Aomori. La charpente suit le style japonais traditionnel, la façade emprunte au style occidental. L’État japonais l’a classé bien culturel important. Depuis 1996, on le visite sous le nom de Shayōkan, à Kanagi, dans la commune de Goshogawara. Ceux qui doutent qu’un article sur un écrivain japonais aille plus loin que le résumé Wikipédia peuvent vérifier l’adresse eux-mêmes.

Osamu Dazai y naît en 1909, 8e enfant d’une fratrie de 11. Son père siège à la Chambre des pairs et voyage sans cesse. Sa mère, épuisée par les grossesses, ne l’élève pas : ce sont les domestiques et une tante qui s’en chargent. L’enfant passe le plus clair de son enfance en pensionnat, d’abord à Aomori, puis à Hirosaki. Une éducation confortable, presque aristocratique. À l’opposé de l’image d’Épinal du romancier crève-la-faim.

Premier suicide raté, 1929

10 décembre 1929, à 20 ans, Dazai avale une dose massive de Calmotin, un somnifère alors vendu sans ordonnance. Il survit. Un an plus tard, en novembre 1930, à 21 ans, il tente de se noyer avec Tanabe Shimeko, une serveuse d’un café de Ginza qu’il fréquente depuis quelques semaines. Elle meurt. Lui est repêché vivant. La police l’interroge pour complicité de suicide, sans donner suite.

Ce sont les deux premières d’une série de tentatives qui traversent toute sa vie adulte. L’alcool rythme ces années. Le Pabinal aussi, un dérivé morphinique que sa famille finit par lui interdire au prix de plusieurs cures de désintoxication forcées. Le motif revient dans presque tous ses textes : un narrateur incapable de vivre parmi les autres, qui joue la bouffonnerie pour masquer sa terreur d’être découvert. La Déchéance d’un homme reprendra ce mécanisme presque sans le déguiser.

Mitaka, le village où il a écrit

9 ans plus tard, en septembre 1939, Dazai s’installe à Mitaka, desservie par la ligne JR Chūō à une demi-heure de la gare de Tokyo, avec sa femme Michiko Ishihara. C’est là qu’il écrit l’essentiel de son œuvre, dont Cours, Melos !, Le Soleil se couche et La Déchéance d’un homme. La critique de l’époque le classe dans le Buraiha, l’école dite décadente. Le mot amuse Dazai : il en fait un programme plutôt qu’une insulte.

Un détail plus intime : il vénère Mori Ōgai, romancier officiel de l’ère Meiji mort en 1922, au point de demander de son vivant à être enterré face à sa tombe. Sa famille exaucera ce vœu 9 ans plus tard, dans des circonstances qu’il n’a pas choisies. Sa fille Yūko naît à Mitaka en 1947 : elle deviendra romancière à son tour sous le nom de Tsushima Yūko, couronnée entre autres du prix Tanizaki, sans connaître son père au-delà de sa première année.

13 juin 1948, canal Tamagawa

Entre 1930 et 1948, Dazai retente sa chance à deux reprises. En mars 1935, après avoir raté un concours d’embauche dans un journal, il tente de se pendre à Kamakura. En 1937, tout juste sorti d’un sevrage forcé à la morphine imposé par sa famille, il découvre l’infidélité de sa compagne Hatsuyo avec l’un de ses meilleurs amis. Le couple tente un double suicide. Les deux survivent, se séparent peu après.

Cinq tentatives de suicide jalonnent la vie de Dazai, la cinquième lui étant fatale en 1948

Le 13 juin 1948, la cinquième tentative aboutit. Dazai se noie avec Tomie Yamazaki, sa dernière compagne, dans le canal Tamagawa Josui, gonflé par les pluies de saison. Les corps ne sont repêchés que le 19 juin, jour de son 39e anniversaire. La Déchéance d’un homme venait de paraître 3 mois plus tôt en feuilleton. Sur son bureau reste Guddo Bai (Good-Bye), une satire de l’après-guerre commandée par l’Asahi Shimbun, interrompue au milieu d’un chapitre.

Ningen Shikkaku, la vraie fausse autobiographie

Le roman paraît dans la revue Tenbō entre mars et juin 1948, puis en volume la même année. Le narrateur, Ōba Yōzō, raconte sa vie à travers 3 carnets retrouvés après sa mort : l’enfance dans une famille aisée du nord du Japon, la fuite dans l’alcool et la morphine, les tentatives de suicide, l’incapacité à se sentir humain parmi les humains. Le roman s’ouvre sur une phrase devenue célèbre dans sa traduction anglaise par Donald Keene.

Mine has been a life of much shame.

Le texte relève de la reconstruction plus que de la confession brute. Les prénoms changent. Un ami composite regroupe plusieurs figures réelles et la chronologie se plie aux besoins du récit. Difficile, malgré tout, de ne pas reconnaître Dazai à chaque page : le manoir du nord, les tentatives ratées, la morphine, la peur des autres.

Le livre se hisse au deuxième rang des romans les plus vendus de l’histoire littéraire japonaise, juste derrière Kokoro de Natsume Sōseki. 7 millions d’exemplaires environ ont été écoulés au Japon, un chiffre relayé par le South China Morning Post. Le roman figure toujours parmi les 10 classiques les plus vendus du pays, d’après l’Asian Review of Books.

Le 19 juin, toujours, à Mitaka

Chaque 19 juin, au temple Zenrin-ji, des lecteurs déposent des cerises sur sa tombe. Baptisée Ōtōki, la cérémonie remonte au 19 juin 1949, un an après sa mort, sur une idée de l’écrivain Ima Kan’ichi, en référence à Sakuranbo (Cerises), l’une des dernières nouvelles de Dazai. Elle figure encore au calendrier de la ville de Mitaka. Sa tombe fait face à celle de Mori Ōgai, comme il l’avait demandé de son vivant.

De Kanagi à Bungo Stray Dogs

Le roman a fini par sortir du rayon littérature classique. Entre mai 2017 et avril 2018, le mangaka Junji Ito, plus connu pour ses récits d’horreur, en publie une adaptation en 3 volumes qui fait découvrir Dazai à un lectorat qui n’aurait jamais ouvert Gallimard. En novembre 2019 sort Human Lost, film d’animation qui transpose l’histoire dans un Tokyo de 2036 gouverné par des nanomachines. Dans la série Bungo Stray Dogs, un personnage porte carrément son nom et son pouvoir s’appelle La Déchéance d’un homme.

En Corée du Sud, l’histoire prend un tour différent. L’éditeur Minumsa publie sa traduction dès 2004 dans une collection de littérature mondiale, sans grand succès. Puis Human Lost sort en 2019, une série télévisée coréenne adapte librement le roman en 2021, les extraits circulent sur les réseaux sociaux. Les ventes s’envolent : l’édition coréenne en est aujourd’hui à son 142e tirage, avec plus de 600 000 exemplaires écoulés, d’après les chiffres communiqués par Minumsa à Nippon.com. La première traduction anglaise, signée Donald Keene, paraît en 1958 chez New Directions à New York : c’est elle qui fait sortir le roman du seul lectorat japonais.

Pour qui veut voir le manoir de Kanagi de ses propres yeux, la route passe par Goshogawara puis la ligne privée Tsugaru, jusqu’à la gare de Kanagi. Le JR Pass ne couvre pas ce tronçon : achetez le billet sur place.

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