Combien de tessons faut-il pour reconstituer une route commerciale disparue depuis 400 ans ? Pour Takenori Nogami, professeur à l’université de Nagasaki, la réponse tient dans quelques éclats de porcelaine bleu et blanc retrouvés à Manille et jusqu’à La Havane. Ses travaux suggèrent qu’à côté de la route occidentale bien documentée entre le Japon et l’Europe via l’océan Indien, une seconde route reliait Kyushu à l’Espagne en traversant le Pacifique, avec une escale forcée à Manille. On ne trouve pas ça dans les articles qui recyclent la même fiche Wikipédia sur Arita : ici, l’histoire se lit dans les tessons, loin des légendes de vitrine.
Un professeur qui déchiffre les tessons
Un entrepôt de musée, normalement fermé, entrouvert le temps qu’un employé prépare des objets à louer. Nogami rentre d’un déjeuner tardif à Manille quand il aperçoit la scène, un peu par hasard. Sur une table, 5 pièces de céramique sometsuke, bleu sous glaçure. Il les reconnaît aussitôt : de la porcelaine Hizen, la première jamais recensée dans la capitale philippine. « Ils étaient étalés sur une table. J’ai eu de la chance », se souvient-il. 20 ans plus tard, cette trouvaille reste le point de départ de tout ce qu’il a écrit sur le sujet, jusqu’à son ouvrage récent Umi ni Nemuru Ko-Imari (« Porcelaine Ko-Imari qui dort sous la mer »), publié chez Yuzankaku.
Comment Arita s’est mise à fabriquer de la porcelaine avant tout le monde
Le kaolin, d’abord : un gisement découvert en 1616 sur le mont Izumiyama, dans l’actuelle préfecture de Saga, par Yi Sam-pyeong, un potier coréen déplacé de force jusqu’au Japon. De ce gisement naît la première porcelaine jamais produite dans l’archipel. Comment ce potier s’est-il retrouvé là ? Il faut remonter aux campagnes militaires que Toyotomi Hideyoshi lance en Corée dans les années 1590 : en repliant leurs troupes, plusieurs seigneurs féodaux ramènent avec eux des artisans coréens, Yi Sam-pyeong parmi eux. Les pièces bleu et blanc dites sometsuke et celles à motifs colorés, les iroe-jiki, sortent des fours d’Arita et des environs, dans l’ancienne province de Hizen. On les appellera bientôt Ko-Imari, l’ancien Imari, du nom de la baie d’où elles embarquaient. Un détail qui compte : la Chine, qui dominait le marché mondial jusque-là, s’effondre commercialement au même moment. La transition dynastique Ming-Qing paralyse les fours de Jingdezhen. Les commandes qui n’arrivent plus de Chine finissent par arriver du Japon.
La route de l’Ouest, celle que les livres retiennent
Le shogunat Tokugawa autorise la Compagnie néerlandaise des Indes orientales à commercer depuis Dejima, îlot artificiel de la baie de Nagasaki. À partir des années 1650, la VOC achète de la porcelaine à Arita chaque saison jusqu’au début des années 1680, direction l’Europe via l’océan Indien puis le cap de Bonne-Espérance. Cette route-là remplit encore aujourd’hui les vitrines des antiquaires. Elle n’est, d’après Nogami, que la moitié de l’histoire.
Une route de l’Est que les livres avaient oubliée
L’Espagne était censée n’avoir aucun contact avec le Japon. Politique isolationniste oblige, doublée d’une interdiction commerciale et d’une rivalité ouverte avec les Pays-Bas : sur le papier, aucun navire espagnol n’aurait dû croiser une seule assiette Hizen. Sauf que Nogami en retrouve, justement, dans cet entrepôt de Manille. Sa théorie, depuis, tient debout : des jonques chinoises transportaient la porcelaine japonaise jusqu’à Manille, où elle était vendue dans le quartier fortifié d’Intramuros. De là, des galions espagnols la chargeaient à bord pour la route du Pacifique, direction l’Amérique centrale puis l’Espagne. Des tessons de porcelaine Hizen ont depuis été identifiés à Acapulco, à Mexico et, plus loin encore, jusqu’à La Havane. « Il semble que la distribution des biens à l’époque était plus complexe que nous l’avions imaginée », résume Nogami. Une route entière, active pendant des décennies, que ni l’Espagne ni les Pays-Bas n’avaient intérêt à documenter, puisque aucun des deux n’était censé y participer.
Deux routes, une seule porcelaine
Les deux itinéraires ne se ressemblent sur presque rien, sinon la marchandise qu’ils transportent.

| Critère | Route de l’Ouest | Route de l’Est |
|---|---|---|
| Intermédiaire principal | Compagnie néerlandaise des Indes orientales | Jonques chinoises puis galions espagnols |
| Point d’embarquement | Dejima, baie de Nagasaki | Manille, via Taïwan et le sud de la Chine |
| Destination finale | Amsterdam, cours royales d’Europe | Acapulco, Mexico, La Havane, puis l’Espagne |
| Statut officiel à l’époque | Commerce autorisé par le shogunat | Contact théoriquement interdit entre le Japon et l’Espagne |
| Preuve archéologique | Registres de commande, épaves VOC identifiées | Tessons isolés, aucune épave Hizen retrouvée à ce jour |
Ce que le tesson raconte que le vase entier tait
Une assiette intacte, sous verre, dans une vitrine de musée : elle dit ce qu’elle était censée dire à l’origine, rien de plus. Un tesson retrouvé à 3 000 kilomètres de son four d’origine dit autre chose : par où il est passé, qui l’a transporté, ce que ce trajet a coûté à ceux qu’on n’a pas nommés, matelots forcés, esclaves africains impliqués dans le commerce du cacao qui empruntait les mêmes bateaux. Au Japon, la porcelaine porte depuis longtemps une charge qui dépasse la vaisselle du quotidien, jusqu’à nourrir une esthétique entière construite autour de la matière et de son usure. Le tesson, lui, vise autre chose que la beauté : prouver qu’il a existé, quelque part, sur un bateau qui n’aurait pas dû naviguer.
Chercher une épave dans l’immensité du Pacifique
La technologie sous-marine a déjà fait ses preuves au large du Japon. Au XIIIe siècle, la flotte mongole de Kubilai Khan tente d’envahir le pays et sombre dans une tempête ; l’un de ses navires a été localisé près de l’île de Takashima, dans la préfecture de Nagasaki, grâce aux progrès récents de l’archéologie sous-marine. Aucune épave chargée de porcelaine Hizen n’a en revanche jamais été retrouvée dans le Pacifique. La théorie de Nogami s’appuie donc, pour l’instant, sur des tessons épars et non sur un navire coulé identifié : une nuance qui complique sa propre démonstration, sans l’invalider. Il continue malgré tout de chercher, plongeant lui-même sur plusieurs sites à travers le monde. Une pancarte accrochée dans son bureau résume l’ambition : « Amérique du Sud, Afrique, Goto, Calpan ». Calpan est un village mexicain. La fouille qu’il y menait a été suspendue pendant la pandémie de Covid-19. Nogami espère aussi se rendre au Kenya, où des assiettes sometsuke et des pots iroe-jiki ont déjà été signalés. « C’est comme si un candidat à un examen d’entrée affichait son objectif sur un mur », dit-il de sa pancarte. « C’est pour que je n’oublie pas mon intention initiale. »
Quelque part entre Goto et Calpan, un tesson attend encore qu’on le retourne.