Le chemin secret des bambous de Muko, à deux pas de Kyoto

Fermier japonais récoltant des pousses de bambou takenoko le long d'un chemin tranquille dans la bambouseraie de Muko, près de Kyoto
Récolte traditionnelle de pousses de bambou en pleine nature. Un moment authentique au cœur d’une forêt verdoyante.

Pourquoi personne ne grave son prénom sur les bambous de Muko ? À Arashiyama, à une demi-heure de train de là, au moins 350 troncs de bambous portent des entailles au couteau laissées par des touristes, rapportait la presse locale en octobre 2025. Le chemin de Muko, lui, connu localement sous le nom de Take no Michi, s’étend sur 1,8 kilomètre en bordure sud-ouest de la préfecture de Kyoto. On y accède en trente minutes depuis la gare de Kyoto par la ligne Hankyu, sans les groupes qui saturent Arashiyama dès 9 heures du matin. Tous les blogs Japon promettent les mêmes cinq spots à Tokyo. Celui-ci raconte une histoire différente, celle d’un bambou qui sert encore à quelque chose.

Trente minutes de train et plus personne autour

La gare de Rakusaiguchi ressemble à des centaines d’autres stations de la ligne Hankyu Kyoto. Un quai. Un distributeur de billets. Un abri en tôle, rouillé par endroits. Rien n’indique qu’à vingt minutes de marche commence l’un des rares coins de la préfecture de Kyoto où le bambou pousse sans clôture à selfies. En pratique, l’itinéraire traverse d’abord un lotissement banal avant de plonger dans le bambou, sans transition annoncée.

Trois façons d’y arriver depuis le centre-ville :

  1. Train Hankyu Kyoto depuis Kyoto-Kawaramachi jusqu’à Rakusaiguchi, environ 15 minutes et 200 yens, puis 20 minutes de marche vers le nord du chemin.
  2. Ligne JR Kyoto jusqu’à Katsuragawa, 6 minutes depuis la gare de Kyoto pour 180 yens, puis 30 minutes de marche.
  3. Bus depuis la gare de Higashi-Muko jusqu’à l’arrêt Higashiyama, puis 10 minutes à pied jusqu’à l’entrée sud.

Le JR Pass classique ne couvre pas la ligne Hankyu. Une carte Icoca ou Suica rechargée suffit largement : le trajet coûte moins cher qu’un café à Gion.

Le bambou qui finit dans l’assiette, pas sur Instagram

Depuis l’ère Edo, les collines de Muko et de Nagaokakyo fournissent une partie des pousses de bambou les plus recherchées du Kansai. La récolte se fait entre mars et avril, tôt le matin, avant que la lumière ne durcisse la chair du takenoko. Ces pousses finissent en kaiseki dans les restaurants de Kyoto ou sur les étals du depachika d’Isetan, à quelques stations de train de là.

La région porte un nom qu’aucun guide touristique ne prononce vraiment : Otokuni, un district agricole qui recouvre Muko et Nagaokakyo depuis des générations. Le nom désigne une zone de production, pas une destination touristique. Un peu comme la Champagne pour le vin ou le pays d’Auge pour le camembert. Un touriste qui cherche une photo n’a aucune raison d’apprendre ce nom mais un lecteur qui veut comprendre pourquoi Kyoto ressemble encore autant à une région agricole qu’à une carte postale en a une, elle.

Ce détail change la lecture du chemin de Muko. Un site entretenu pour produire une récolte reste vivant toute l’année : des producteurs coupent et replantent, saison après saison. Un site entretenu pour la photo s’use, lui. Arashiyama en fait les frais, sa fréquentation record abîme la structure même des bambous les plus visibles. Le charme du chemin de Muko tient moins à sa beauté qu’à son imperfection assumée, une forme de wabi-sabi presque involontaire.

Encore un chemin secret parmi cent autres ?

La requête forêt de bambous alternative à Kyoto remonte des dizaines d’articles depuis 2019. Beaucoup listent Muko en trois lignes entre deux temples, sans jamais expliquer pourquoi le lieu a gardé son calme pendant qu’Arashiyama devenait le symbole du surtourisme japonais. La ville de Muko gère ce chemin comme un espace agricole doublé d’un jardin pédagogique, pas comme une attraction à monétiser, ce qui explique pourquoi le lieu est resté tranquille pendant que sa voisine devenait tristement célèbre. Personne n’y vend de ticket d’entrée, personne n’y organise de file d’attente pour la photo du bon angle.

Arashiyama ou la foule qui grave son passage

Neuf heures moins le quart, dans l’allée principale d’Arashiyama, il faut déjà se faufiler entre les perches à selfie. En 2025, l’office national du tourisme japonais a comptabilisé 42,7 millions de visiteurs étrangers, contre 36,8 millions un an plus tôt, un record absolu pour l’archipel (données JNTO). Kyoto absorbe une bonne part de ce flux et son bambou le plus célèbre en paie le prix.

Au moins 350 troncs de bambous ont été entaillés au couteau ou à la clé dans la forêt d’Arashiyama, un vandalisme que la presse locale qualifie de meiwaku tourism, littéralement tourisme de nuisance (Malay Mail, octobre 2025).

Une entaille profonde peut faire pourrir la tige entière et la cicatrice reste visible jusqu’à la mort de la plante, selon le même article. Un bambou de vingt ans ne repousse pas comme une pelouse un peu piétinée.

La ville a réagi à sa manière : la taxe de séjour à Kyoto doit grimper jusqu’à 10 000 yens par personne et par nuit d’ici 2026, la plus élevée du pays, d’après Nippon.com. Le mont Fuji applique déjà des quotas de visiteurs pour la même raison. Rien de tel du côté de Muko, où le prix d’entrée reste ce qu’il a toujours été, celui du ticket de train.

Rakusai, le parc que personne ne visite en pantoufles

À mi-parcours, une entrée discrète mène au Rakusai Bamboo Park, ouvert depuis 1981. Cent dix variétés de bambous y poussent, certaines venues de Chine, la plupart introuvables ailleurs dans la préfecture. Un petit musée détaille les usages du bambou dans la construction et la vannerie du quotidien, avec des panneaux en anglais pour les visiteurs qui ne lisent pas le japonais.

Le contraste avec Arashiyama saute aux yeux. Là-bas, le bambou est un décor qu’on traverse en dix minutes chrono. Ici, il devient un sujet d’étude, presque un laboratoire à ciel ouvert où l’on s’arrête plus qu’on ne défile.

Le bambou tressé en clôture, une leçon discrète

Passé le parc, la moitié sud du chemin longe des clôtures de bambou tressé, huit styles traditionnels différents, chacun signalé par une petite pancarte qui explique la technique et son origine. Certains motifs remontent à des jardins de temples de l’ère Edo, d’autres sont plus récents, pensés pour tenir sous la pluie de la mousson sans pourrir.

Personne ne s’arrête longtemps devant ces pancartes. Le chemin informe plus qu’il ne divertit, sauf deux soirs par an, où lui aussi attire une foule.

Deux soirs où la foule revient quand même

Mi-octobre, pendant deux soirées, des milliers de lanternes de bambou s’allument le long de la portion sud du chemin, à hauteur des clôtures tressées. L’événement s’appelle Kaguya no Yube, en référence à la princesse de la lune du conte du Coupeur de bambous, l’un des plus anciens récits japonais connus. Le conte donne au lieu une coloration de mono no aware, cette mélancolie douce propre à ce qui ne dure pas.

Le calme ne dure pas ces deux soirs-là. Les habitants de Muko et quelques visiteurs informés s’y pressent aussi, lanternes ou pas. Le reste de l’année, en revanche, le chemin retrouve sa vacance habituelle.

À quinze minutes de là, Nagaokakyo a aussi été capitale du Japon, entre 784 et 794. Son histoire attend encore d’être racontée.

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