« Plutôt que de modifier physiquement l’architecture existante, nous avons adopté une approche en quelque sorte « non-architecturale », en activant pleinement ses espaces uniques et en mettant en valeur sa collection extraordinaire. » C’est ainsi que Shohei Shigematsu, associé chez OMA, a décrit en avril 2026 la mission qui lui avait été confiée pour le plus grand musée de Tokyo. Quatre ans de fermeture, un architecte néerlandais pour un premier chantier public au Japon et une réouverture le 31 mars 2026. Le musée Edo-Tokyo n’a pas seulement été ravalé. Il a été repensé.
Un bâtiment de 1993 qui portait déjà l’histoire
Kiyonori Kikutake a conçu l’édifice au début des années 1990. Pas un musée ordinaire. Kikutake était l’un des fondateurs du Métabolisme japonais, ce mouvement architectural d’après-guerre qui rêvait de structures vivantes, modulables, capables d’absorber le temps. Son musée à Ryogoku s’est donc élevé selon le principe takayuka-shiki, la forme ancestrale des greniers surélevés, comme si l’histoire de Tokyo flottait au-dessus du sol, hors d’atteinte des inondations de la Sumida.
La hauteur n’est pas anodine. Le bâtiment atteint exactement la même élévation que le tenshukaku du château d’Edo, ce donjon qui n’a jamais été reconstruit après l’incendie de 1657. Deux tours disparues ou imaginaires qui se répondent à travers Ryogoku. Depuis 1993, le musée avait vieilli sans être retouché. En avril 2022, il a fermé pour sa première rénovation majeure, la plus importante depuis son ouverture. Les équipes du gouvernement métropolitain de Tokyo ont sollicité OMA pour aller plus loin qu’une simple remise aux normes.
OMA à Tokyo : ce que Shigematsu a choisi de ne pas toucher
Le mandat donné à Shohei Shigematsu était singulier. Il ne s’agissait pas de reconstruire mais de révéler. Les travaux structurels ont bien eu lieu, isolation, étanchéité, climatisation, éclairage LED intégral, panneaux solaires en toiture mais la signature de OMA se lit ailleurs. Dans les espaces que personne ne regardait vraiment.
L’entrée ouest a été transformée en torii, portique shinto symbolisant le passage entre deux mondes. C’était, précise OMA, la vision initiale de Kikutake pour cet espace. Un dessein resté lettre morte pendant 33 ans. À l’entrée est, un nouveau panneau circulaire, conçu d’après un œil tiré d’un célèbre portrait ukiyo-e, identifie désormais le musée depuis la rue. Sous le pilotis, des structures inspirées des lanternes tsujiandon de la période Edo dissimulent des projecteurs qui couvrent le plafond de la plaza extérieure d’images en mouvement : motifs textiles, calligraphies, scènes de la ville du XVIIe siècle et fragments de Tokyo contemporain, tous extraits des 350 000 objets de la collection du musée.
« En utilisant la projection et la lumière, le bâtiment devient un medium qui communique la nouvelle identité du musée vers l’extérieur », explique Shigematsu. Résultat : une façade qui se raconte avant même qu’on y entre.
Ce qui a vraiment changé dans les salles
Les 9 000 m² de collection permanente, répartis sur les 5e et 6e étages, ont été entièrement reconfigurés. Le point de départ reste le même depuis l’inauguration : une réplique grandeur nature du Nihombashi, le pont qui marquait le centre symbolique de l’archipel et d’où partaient toutes les distances officielles vers les provinces. Ce pont divise l’espace en deux zones. Edo à l’ouest, Tokyo à l’est et c’est cette tension entre les deux époques qui structure la visite.
Dans la zone Tokyo, le changement le plus visible concerne le modèle de 26 mètres de hauteur qui occupe l’atrium principal. L’ancienne version représentait les locaux du journal Choya Shimbun. La nouvelle reconstitue la boutique Hattori Tokei-ten, l’horlogerie fondée en 1881, installée à Ginza 4-chome en 1895 sur ce même emplacement, l’ancêtre direct de ce qui deviendra Seiko, puis le grand magasin Wako, visible encore aujourd’hui au carrefour de Ginza. Un détail de reconstitution qui dit quelque chose de vrai sur la manière dont Tokyo recycle ses propres légendes commerciales.
Les modèles interactifs ont été enrichis : les visiteurs peuvent désormais entrer dans la reconstitution du théâtre Nakamura-za, parcourir ses passerelles intérieures et percevoir ce que représentait la salle de spectacle la plus populaire d’Edo au XVIIIe siècle. Les QR codes remplacent les audioguides classiques et donnent accès à des contenus en 13 langues, dont le français.
Hiroshige, les incendies, les Jeux, ce que le Tokyo Zone dit maintenant
La zone Tokyo a été étendue. Là où l’ancienne version s’arrêtait aux années 2000, la collection couvre désormais les années 2010 et les Jeux olympiques de 2020, tenus en 2021, pandémie oblige, intégrés à la chronologie permanente. C’est une décision éditoriale intéressante de la part du musée : donner à 2020/2021 le même statut que 1923 ou 1964 dans le récit de la ville.
Car c’est bien ce récit qui a été revu. L’exposition permanente sur l’expérience civile des bombardements incendiaires américains de mars 1945, la nuit où 100 000 habitants de Tokyo ont péri en quelques heures, est désormais plus explicite. Le musée a choisi de placer la souffrance humaine au premier plan, pas seulement les cartes et les dates. À côté, l’exposition sur le séisme de 1923 propose une nouvelle maquette des appartements Dojunkai Daikanyama, ces immeubles en béton armé construits juste après le tremblement de terre comme réponse directe à la vulnérabilité de la ville.
Le mois de réouverture a aussi vu la présentation de la collection intégrale des Cent vues célèbres d’Edo d’Utagawa Hiroshige, les 119 estampes dans des cadres spécialement conçus pour l’occasion. Un événement qui ne se reproduira probablement pas avant des années.
Pourquoi venir en 2026 plutôt qu’après
Le calendrier des expositions temporaires 2026 justifie à lui seul le déplacement. In Praise of Great Edo, une célébration de la culture urbaine de la période Edo, occupe le musée du 25 avril au 24 mai. Elle est suivie dès le 23 juin d’une exposition consacrée à l’architecture de style occidental de l’ère Meiji, cette période où le Japon a absorbé les formes occidentales pour mieux les transformer à son usage. Deux moments rarement traités avec cette profondeur en dehors du Japon.
À cela s’ajoute un programme de 100 jours d’événements gratuits pour célébrer la réouverture, actif depuis le 31 mars. Le musée rouvre avec une énergie que les institutions culturelles n’ont que dans les premières semaines, quand les équipes sont encore dans l’élan de l’inauguration, quand les scénographies sont intactes, quand la fréquentation ne s’est pas encore normalisée.
Le musée se trouve à deux minutes à pied du JR Ryogoku, dans le même quartier que le stade de sumo Kokugikan. La combinaison des deux dans la même après-midi reste une des expériences les plus denses de Tokyo, deux institutions consacrées à deux formes différentes de rituel japonais, à 400 mètres l’une de l’autre.
L’entrée pour les adultes est fixée à 800 yens pour la collection permanente, soit environ 5 euros. Pour ce que représente la collection, 400 ans de transformation d’un village de pêcheurs en mégapole de 14 millions d’habitants, c’est peut-être le musée le moins cher du monde par gramme d’histoire.
Un bâtiment conçu pour tenir l’histoire en l’air. Il tient toujours.