Le Super Art Book de Dragon Ball : ce que l’évolution artistique de Toriyama dit du manga japonais

Un homme contemple un grand livre d'art dans une librairie lumineuse entourée de volumes manga
Un moment de calme et de concentration au cœur des livres. Il explore attentivement les pages d’un ouvrage illustré.

Le manga publié en fascicules chaque semaine, dans des conditions industrielles, par un homme qui dessinait Goku d’une main et répondait aux lettres de lecteurs de l’autre. Voilà ce qu’on a tendance à oublier en feuilletant les 240 pages couleur du Dragon Ball Super Art Book, sorti en France chez Glénat le 22 avril 2026. Pourtant c’est là, dans cet écart entre la fabrication et le résultat, que se loge la vraie question du livre. Si vous cherchez depuis longtemps un objet qui aille au-delà des cinq mêmes spots touristiques de la culture manga, c’est peut-être celui-là. Ce recueil de plus de 400 illustrations réalisées entre 1984 et 2013 est, en réalité, un document sur la façon dont un trait unique a reconfiguré les codes visuels du manga shonen pour plusieurs générations de mangaka.

1984 : les rondeurs et l’ironie de Dr. Slump

La première illustration du livre date de 1984. Son Goku, petit, trapu, sourire aux lèvres. Le trait est rond, presque Disney. Toriyama l’avoue lui-même dans un entretien accordé au magazine Men’s Non-No en 2014 : « Je dévorais l’animation Disney. La façon dont les humains étaient dessinés et les animaux caricaturés m’impressionnait. » Cette influence est entière dans les premières pages de Dragon Ball. Les personnages ont des proportions volontairement déformées, des têtes surdimensionnées. Rien à voir avec le réalisme tendu qui dominait le shonen des années 70.

C’est le même Toriyama qui venait de finir Dr. Slump, comédie loufoque portée par le même vocabulaire visuel. La parenté entre Arale et le jeune Goku se lit dans les premières planches couleur de l’art book : même économie de ligne, même expressivité immédiate. Pour le lectorat de Nakano Broadway ou des boutiques Junku, feuilleter cette section, c’est observer un auteur encore en phase avec son époque, pas encore contraint par les combats.

Quand le trait devient anguleux

Yuu Kondo, l’un des éditeurs historiques de Dragon Ball chez Shueisha, a formulé la chose clairement dans le Shenlong Times : « Les lignes rondes ne transmettent pas la vitesse, ni l’intensité. » Cette phrase résume ce que l’art book montre mieux que n’importe quel essai critique. Entre les illustrations de 1986 et celles de 1990, quelque chose change. Les contours se durcissent. Les muscles acquièrent des arêtes. Le visage de Vegeta, apparu en 1989, ne ressemble déjà plus au visage de Goku de la même époque : il est plus anguleux, plus fermé.

La narration commande. Au fil des arcs de Dragon Ball Z, les enjeux dramatiques montent et les transformations se multiplient. Le trait suit. La mèche de Goku Super Saiyan, présentée pour la première fois lors de l’arc Freezer en 1991, impose une nouvelle géométrie. Les cheveux en pointes dressées, le regard blanc, les veines sur les tempes. Toriyama a créé un langage visuel pour l’intensité physique que le manga shonen n’avait pas encore codifié à ce point.

Évolution du style graphique de Toriyama dans Dragon Ball (1984-2013)
Période Caractéristiques du trait Contexte narratif
1984-1987 Lignes rondes, proportions déformées, influence Disney Arc Pilaf, Tenshihinkai : ton comique dominant
1988-1991 Transition anguleuse, corps musclés, regard durci Arc Saiyan, Namek : montée dramatique
1992-1995 Lignes tranchantes, transformations complexes, designs épurés Cell, Boo : climax du shonen battle
2008-2013 Retour partiel à la rondeur, palette couleur élargie Illustrations promotionnelles, Battle of Gods

Le Super Art Book est un traité sur le temps

L’organisation chronologique du livre n’est pas un choix anodin. Chaque section s’ouvre sur un rappel des temps forts de l’année (manga, anime, produits dérivés) avant de livrer les illustrations correspondantes. Le lecteur voit les dessins dans leur contexte de production. Goku en costume de marié pour une couverture de Jump en 1994. Une illustration promotionnelle pour un film en 1995. Les croquis préparatoires de Battle of Gods, réalisés presque vingt ans après la fin de la série.

Ce dispositif transforme le livre en quelque chose d’assez rare dans la bibliographie manga : un document sur le temps qui passe vu par un dessinateur en train de le traverser. Les lecteurs pressés de déclarer que ce genre de collector n’intéresse que les collectionneurs trouveront dans l’interview exclusive en fin de volume de quoi réviser leur jugement. Le Chogashu, titre original japonais paru en 2013 chez Shueisha, n’avait jamais été traduit en France. Treize ans d’attente, des négociations serrées entre Glénat et Shueisha, une validation page par page côté japonais. L’édition française paraît deux ans après la disparition de Toriyama, mort le 1er mars 2024 à 68 ans, ce qui donne à cette rétrospective une dimension mémorielle que l’original de 2013 n’avait pas. Benoit Huot, directeur éditorial chez Glénat, a supervisé ces échanges directs pour que l’édition française ne dévie pas d’un millimètre de l’original.

L’impression 5 couleurs et la question du support

Glénat a fait un choix inhabituel sur la fabrication : une cinquième couleur, de l’encre fluorescente rose, s’ajoute à la quadrichromie standard. Ce procédé dépasse le CMJN classique en fidélité chromatique. Concrètement, les rouges de Goku Super Saiyan God, une des dernières incarnations du personnage introduite dans Battle of Gods, sont reproduits avec une précision que la quadrichromie ne peut pas atteindre.

Ce choix technique dit quelque chose sur le marché. Le livre à 39,90 euros s’adresse à un lecteur qui possède déjà les tomes, qui a déjà vu les illustrations en ligne et qui décide quand même d’acheter l’objet physique pour la qualité du support. Les lecteurs francophones achètent de moins en moins de volumes courants et de plus en plus d’éditions premium. Le Super Art Book arrive exactement à cette intersection : seinen dans sa proposition, shonen dans son sujet.

L’héritage : combien de mangaka ont eu Toriyama comme premier cours de dessin

260 millions d’exemplaires vendus dans le monde. Dragon Ball est l’une des séries les plus diffusées de l’histoire du manga et son pic de circulation dans les années 80-90 coïncide exactement avec la croissance de Shonen Jump comme support dominant. Eiichiro Oda cite Dragon Ball. Masashi Kishimoto aussi. Tite Kubo. Hajime Isayama a mentionné l’influence de Toriyama sur sa vision des combats dans L’Attaque des Titans. On pourrait en faire une liste. C’est surtout une chaîne de transmission qui a traversé trente ans de manga japonais.

Le Super Art Book documente la source de cette chaîne. On voit, page après page, comment un dessinateur a construit ses raccourcis visuels : les sourcils froncés pour la colère, le sourire en coin pour la confiance. Les éclairs d’énergie autour des poings pour la puissance. Des conventions devenues des standards. D’autres mangaka les ont reprises, les ont modifiées, parfois sans savoir qu’elles venaient de là. L’interview exclusive à la fin du livre, en plus de la réédition de l’entretien Daizenshuu 1, montre un Toriyama étonnamment modeste sur tout ça. Il parle de contraintes de planning, de dessins dont il n’est pas satisfait. Toriyama, comme beaucoup de ceux qui ont fondé quelque chose de durable, ne voit pas vraiment ce qu’il a construit.

Goku en 2013 : retour vers le rond

Les dernières illustrations du livre, réalisées pour Battle of Gods, sont frappantes pour une raison inattendue. Le trait est plus doux. Les couleurs, plus chatoyantes. Goku God a quelque chose de moins tendu que le Goku de la saga Cell vingt ans plus tôt. Comme si Toriyama, libéré de la contrainte du weekly, était revenu vers ses origines rondes une fois que les combats n’étaient plus une obligation hebdomadaire.

Cette boucle, départ rond puis durcissement sous contrainte puis retour partiel à la rondeur, est visible sur les 240 pages du livre comme elle ne l’est nulle part ailleurs. Elle dit quelque chose sur la façon dont le manga industriel fabrique un style : une négociation permanente entre un dessinateur et les exigences de sa série. Le Super Art Book de Dragon Ball arrive en France treize ans après sa publication japonaise. Bien sûr, il fallait attendre.

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