Que fait une mangaka qui a publié plus de 130 volumes et affirme n’avoir plus rien à raconter ? Elle sort chercher des sujets dehors. Akiko Higashimura, qui date son 25e anniversaire de carrière de mars 2025, signe aujourd’hui la réalisation d’une série en prise de vues réelles et dirige une production de comédie. Les fiches qui s’arrêtent à Princess Jellyfish ratent cette suite. L’interview publiée le 19 octobre 2026 par Anime News Network sert ici de fil conducteur pour comprendre d’où viennent ces histoires de trentenaires et d’ateliers de dessin.
Plus de 130 volumes et plus rien à dire
« J’ai écrit tellement de mangas que je ne sais plus les compter. » Higashimura le reconnaît à Jacki Jing, la journaliste d’ANN : plus de 130 livres publiés, un 25e anniversaire de carrière qu’elle situe en mars 2025. Les dates varient d’ailleurs selon ce qu’on appelle un début. Une nouvelle courte paraît dès 1999 et la première série longue, Kisekae Yuka-chan, démarre dans le magazine Cookie en 2001. Le chiffre rond de 25 ans relève donc de la convention de mangaka.
Son diagnostic : elle a épuisé ses propres souvenirs. Ses récits sont réalistes. Aucun monstre ni monde parallèle à puiser dans l’imagination : des amies de 30 ans, des colocataires, un professeur de dessin. Alors elle fréquente le monde réel pour y trouver de nouveaux personnages. C’est ainsi qu’elle a fini avec une troupe de comiques puis une caméra.
Une pension de Tokyo interdite aux hommes
Dans Princess Jellyfish, une pension de Tokyo abrite des otaku qui ont banni les hommes de leur quotidien. Tsukimi, passionnée de méduses, y croise Kuranosuke, jeune homme qui s’habille en femme. La série paraît chez Kodansha de 2008 à 2017 et remporte en 2010 le 34e Kodansha Manga Award dans la catégorie shōjo. L’anime suit la même année. Un film live arrive en 2014 puis une série live en 2018. L’intrigue naît du choc entre ce monde d’otaku reclus et un garçon venu d’ailleurs. Comme pour Tarareba, l’humour sert à faire passer une observation plutôt sévère sur la solitude des femmes adultes.
Tokyo Tarareba Girls et son compte à rebours
Au comptoir d’un izakaya, trois amies de la trentaine font le point sur leur vie amoureuse. Tokyo Tarareba Girls (tarareba désigne les « si seulement » de la langue japonaise) paraît chez Kodansha à partir de 2014 et se prolonge par Returns en 2018 puis par une saison 2 de 2019 à 2021. Higashimura en parle comme d’un « Sex and the City » de Tokyo, inspiré des amies qu’elle fréquentait dans la trentaine.
Elle admet aussi que la série est méchante. Des confrères mangaka le lui ont dit en face et lui réclamaient des rêves. La romance habituelle assure aux héroïnes qu’elles sont belles à tout âge et qu’elles ont le temps. Higashimura refuse cette douceur.
« Dans la série, je répète sans cesse aux filles qu’il y a une limite de temps. » (Akiko Higashimura, Anime News Network, 2026)
Cette méchanceté a voyagé. Kodansha USA a publié la série en anglais et l’édition américaine a décroché l’Eisner Award 2019 du meilleur titre international venu d’Asie. Une adaptation en prise de vues réelles existe aussi. Pour un récit que des collègues jugeaient trop dur, le palmarès est correct. Tokyo fournit le décor et la mécanique voyage bien : une lectrice de la trentaine à Lyon ou à Montréal y reconnaît sans effort le décompte des années. Le shōjo glisse ici vers le josei, ces récits écrits pour des lectrices adultes.
Blank Canvas, la dette envers un atelier
Un atelier de dessin dans la préfecture de Miyazaki, un professeur exigeant nommé Hidaka : Blank Canvas (Kakukaku Shikajika en japonais) raconte la jeunesse de la mangaka elle-même. Publié chez Shueisha de 2011 à 2015, le récit reçoit en 2015 le 8e Manga Taishō, prix décerné par les libraires. Il obtient la même année le grand prix du 19e Japan Media Arts Festival. Un film live est sorti en mai 2025 et Seven Seas a édité la version anglaise.
L’œuvre en cinq lignes
| Œuvre | Parution | Éditeur ou support | Prolongement |
|---|---|---|---|
| Princess Jellyfish | 2008-2017 | Kodansha | Anime 2010, film 2014, série 2018 |
| Blank Canvas | 2011-2015 | Shueisha | Manga Taishō 2015, film en mai 2025 |
| Tokyo Tarareba Girls | 2014-2017 (suites jusqu’en 2021) | Kodansha | Eisner 2019 (édition US), adaptation live |
| Bishoku Tantei Akechi Gorō | lancée en 2015 | Shueisha | Adaptation live |
| Watashi no Koto o Oboeteimasu ka ? | lancée en 2020 | Piccoma | Aucune adaptation recensée |
Derrière la caméra
La réalisatrice n’a pas candidaté. Un vieil ami comique lui demande d’animer un événement. L’événement grossit et elle se retrouve à la tête d’une production de comédie. On lui demande ensuite d’écrire et de réaliser. Elle croit à une blague. Ses collègues insistent : elle seule sent le tempo comique, donc elle dirige.
Le résultat s’appelle Vacance no Hōsoku (The Vacation Rules), annoncé en juin 2026 par la plateforme ABEMA. Kanna Hashimoto y joue Midori Hoshino, qui s’offre des vacances et tombe amoureuse du gardien d’un domaine de villégiature, interprété par Chae Jong Hyeop. La diffusion a débuté le 27 juillet sur la chaîne ABEMA Special : 18 épisodes de 15 minutes, trois soirs par semaine.
Par où entrer dans l’œuvre
- Blank Canvas d’abord : l’autoportrait explique la méthode et l’humour de Higashimura.
- Princess Jellyfish ensuite, pour la comédie de pension et le versant shōjo le plus accessible.
- Tokyo Tarareba Girls pour les lectrices et lecteurs prêts à encaisser l’ironie sur le temps qui passe.
- Vacance no Hōsoku en dernier, une fois le style repéré : 18 épisodes de 15 minutes représentent 4 h 30 de comédie romantique à regarder d’une traite ou à raison de trois épisodes par semaine comme à la diffusion.
Et après ?
Aucune nouvelle série de manga n’est annoncée dans l’interview. Higashimura parle plutôt de ses envies : un drame historique sur Kaʻiulani, la princesse d’Hawaï, un sujet qu’elle a déjà voulu traiter. Elle dit aimer la science-fiction sans s’y croire capable. Pour la suite immédiate, Akechi Gorō (lancée en 2015) et Watashi no Koto o Oboeteimasu ka ? (lancée en 2020) occupent déjà le terrain.
Sur le yaoi, elle s’amuse que son interlocutrice connaisse le mot, un terme ancien au Japon. Elle lui préfère BL. Pour situer tout cela dans la longue histoire du shōjo et du manga, notre article sur le manga japonais, des origines à aujourd’hui pose le décor. Sur le travail, son conseil aux apprentis mangaka se mesure en années : cinq ans à dessiner sans relâche, en montrant le résultat à des amis plutôt qu’à des inconnus sur Internet, où les compliments sonnent faux. Elle ajoute que devenir mangaka n’exige aucune licence et que chacun peut tenter sa chance. Cinq ans de dessin avant le premier lecteur : le conseil ne coûte rien.