Chôjû-giga : les rouleaux du XIIe siècle qui annonçaient le manga

Illustration d’une grenouille et d’un lapin faisant du judo
Sur ce rouleau illustré, une grenouille affronte un lapin dans un duel de judo plein d’humour.

Pourquoi une grenouille qui jette un lapin au sol lors d’un combat de sumô orne-t-elle des sacs en toile et des tasses à thé, plus de 800 ans après avoir été dessinée ? Parce que le Chôjû-giga, quatre rouleaux d’encre noire conservés au temple Kōzan-ji de Kyoto, aligne des gags sans une ligne de texte. Les deux premiers datent de la fin de l’ère Heian, les deux autres de l’ère Kamakura. Leur auteur reste inconnu.

Qui cherche l’histoire derrière l’image plus que la tasse trouvera ici le contenu de chaque rouleau, le dossier de l’attribution, le parcours jusqu’à nos jours et l’adresse du temple. Pour l’histoire générale du genre, d’Hokusai (1760-1849) au manga d’aujourd’hui, le panorama des origines du manga la raconte en entier.

Quatre rouleaux, 44 mètres d’encre

Mis bout à bout, les rouleaux dépassent 44 mètres, selon Tokyo Art Beat. Le titre complet est Chôjû-jinbutsu-giga (鳥獣人物戯画), « Rouleaux des animaux et des humains gambadant », d’après nippon.com, qui orthographie le temple « Kôsan-ji ». Les rouleaux portent les noms kō, otsu, hei et tei, soit l’équivalent japonais de A, B, C et D.

Le site officiel de Kōzan-ji (高山寺) fournit les mesures exactes de ce Trésor national : environ 30 cm de haut pour chaque rouleau, de 9,33 m à 11,89 m de long.

Les quatre rouleaux du Chôjû-giga : contenu, époque et dimensions
Rouleau Ce qu’on y voit Époque Hauteur × longueur
Kō (1er) Lapins, grenouilles et singes qui se conduisent en humains Fin de l’ère Heian 30,4 cm × 11,48 m
Otsu (2e) Bestiaire d’animaux réels et imaginaires Fin de l’ère Heian 30,6 cm × 11,89 m
Hei (3e) Jeux d’humains, puis farces d’animaux Ère Kamakura 30,9 cm × 9,33 m
Tei (4e) Humains seuls, en pleines joutes Ère Kamakura 31,2 cm × 11,30 m

Le rouleau Kō, celui des tasses à thé

Une grenouille fait basculer un lapin en plein sumô. C’est la scène que nippon.com choisit pour illustrer l’œuvre. Elle appartient au kō (甲巻), haut de 30,4 cm et long de 11,48 m, que le temple présente comme le sommet de l’ensemble.

Le déroulé est celui d’une journée de fête chez les bêtes. D’après la présentation du temple, lapins et grenouilles s’affrontent au sumô. Ils se poursuivent, puis se baignent. Vient le dengaku, une danse issue des fêtes de repiquage du riz. Le rouleau bascule ensuite vers une cérémonie bouddhique où les animaux portent la robe de moine. 11 espèces apparaissent au total. Le chat et la souris y sont si rares que Tokyo Art Beat invite les visiteurs à les chercher à la loupe.

On lit le kō de droite à gauche, en le déroulant au fil du regard comme tout emaki. La succession des scènes fait seule le travail d’une narration, tandis que le lecteur règle lui-même son rythme au poignet.

Le même article de Tokyo Art Beat relève un détail : le trait et les visages changent entre la première et la seconde moitié du rouleau, ce qui fait supposer deux mains différentes. Le kō aurait donc déjà plusieurs auteurs à lui seul. Aucun texte ne guide l’œil et il est difficile de savoir, écrit nippon.com, si l’œuvre visait le simple divertissement ou un dessein plus profond.

Les trois rouleaux suivants changent de registre.

Otsu, hei, tei : l’humain reprend la main

Au deuxième rouleau (otsu, 11,89 m), plus aucun animal ne joue la comédie. 16 espèces défilent comme dans un répertoire illustré : des bœufs et des faucons d’abord, puis des tigres que personne n’avait vus au Japon, jusqu’au baku, mangeur de cauchemars. Les animaux exotiques semblent copiés sur des modèles venus d’ailleurs, toujours selon Tokyo Art Beat.

D’après Tokyo Art Beat, le hei, le plus court avec 9,33 m, met des humains en scène : go, sugoroku, concours de traction du cou, combats de coqs. Les joueurs affichent des visages sérieux tandis que la foule se tord de rire. La seconde moitié ramène les animaux. Leurs expressions, plus crues que dans le kō, laissent une impression un peu inquiétante.

Le tei, 11,30 m, referme l’ensemble avec des humains seuls. Les ascètes yamabushi et les moines s’y affrontent dans des joutes de pouvoirs (kenkurabe) et le tir à l’arc à cheval y a sa place. Les cérémonies que les bêtes jouaient dans le kō y reviennent à leur propriétaire d’origine. Les figures sont plus grandes, avec un trait plus épais. L’encre est plus pâle.

Qui tenait le pinceau ?

La légende veut un évêque. Kakuyū (1053-1140, mort à 87 ans), dit Toba Sōjō (鳥羽僧正), haut dignitaire de la secte Tendai, aurait tout dessiné. Aucune preuve ne soutient cette tradition, que Kōzan-ji rapporte sans la garantir. Deux autres noms circulent : le peintre-moine Teichi (定智) et le maître Gisei (義清). Aucun n’est établi non plus. Le site officiel conclut à un auteur inconnu.

Répéter le nom de l’évêque fait gagner du temps à un guide de voyage. Le temple s’en abstient. Sa notice de présentation évoque plutôt plusieurs mains, issues de la peinture de cour ou des ateliers de moines peintres, qui auraient poursuivi l’ouvrage par étapes. Chaque rouleau montre un coup de pinceau distinct. L’ensemble se rattache au wokoe, la caricature improvisée que pratiquaient les moines Tendai.

Huit siècles de parcours, cinq jalons

Sur ces cinq repères, un seul porte une date précise.

  1. Fin de l’ère Heian : le temple date de cette période le tracé des rouleaux kō et otsu.
  2. Début de l’ère Kamakura : le moine Myōe (明恵) relève le temple de Toganoo (栂尾), au nord-ouest de Kyoto, comme lieu d’étude de la secte Kegon.
  3. Ère Kamakura : hei et tei complètent l’ensemble, dans un style différent.
  4. Au fil des siècles, cinq fragments se détachent des rouleaux et deviennent des peintures verticales. Des copies anciennes gardent la trace de scènes disparues de l’original.
  5. À partir du 13 avril 2021 : le Musée national de Tokyo déploie, dans sa galerie Heiseikan du parc d’Ueno, les quatre rouleaux en entier pour la première fois dans une exposition, avec un tapis roulant devant le kō, selon la fiche du Centre national d’art de Tokyo.

Reste une zone d’ombre que le temple reconnaît lui-même : personne ne sait par quel chemin l’ensemble est arrivé jusqu’à Kōzan-ji.

Ancêtre du manga, jusqu’où ?

Dans son article du 20 octobre 2026, nippon.com retient la formule « lointains précurseurs du manga moderne », prudente à dessein. Le récit passe par la succession des scènes et par les visages d’animaux, sans case ni bulle. Ces pages n’ont pas de mangaka identifié. Le gag visuel, lisible sans un mot, relie malgré tout le pinceau du XIIe siècle aux planches d’aujourd’hui. Sa descendance orne désormais des sacs et des tasses.

Voir le Chôjû-giga

Les originaux sont déposés au Musée national de Tokyo et au Musée national de Kyoto, selon l’office national du tourisme japonais. Au Sekisui-in, dans l’enceinte de Kōzan-ji, on voit de fidèles reproductions. Le temple se trouve au 8 Toganoo-chō (Umegahata), dans l’arrondissement d’Ukyō-ku, en montagne au nord-ouest de Kyoto. Le bus JR Takao/Keihoku au départ de la gare de Kyoto dessert l’arrêt Toganoo.

L’exposition ouverte à Tokyo le 13 avril 2021 a été présentée comme la première à montrer les quatre rouleaux en entier. Rien n’annonce son retour. Avant de partir, vérifiez ce que chaque musée expose. Huit siècles plus tard, la grenouille tient toujours son lapin.

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